mardi 13 janvier 2015

Coupes sombres et forces obscures

L'un de mes beaux-frères travaille à l'ONF (Office national des forêts)… « On est content pour vous, me direz-vous peut-être, mais quel rapport avec unmondesansfautes ? » Je vous répondrai que pour notre sujet du jour (l'emploi abusif des expressions « coupe sombre » et « coupe claire ») c'est important, car tout vient de la forêt…
coupe sombre, coupe claire, erreur fréquente
« Brrr ! Cela ferait presque peur toutes ces histoires de forêts et de "coupes sombres". »
Lequel d'entre vous n'a jamais entendu dire que Staline avait opéré des « coupes sombres » dans les rangs de son armée, jamais entendu accuser un gouvernement – à tort ou à raison – d'avoir réalisé des « coupes sombres » dans le budget d'un ministère (par exemple le ministère de la Culture pour un gouvernement de droite, celui de la Défense pour un gouvernement de gauche), jamais lu dans un journal qu'un éditeur avait censuré un écrivain en effectuant une « coupe sombre » dans son texte ?
Et un petit frisson a parcouru alors votre échine. Parce que l'association du mot « coupe » à l'adjectif « sombre » a presque le même effet sur vous que l'évocation d'une guillotine sous un ciel plombé des monts d'Arrée.
 

C'est pourtant clair !

Avouez que si l'on remplaçait « sombre » par « clair », tout cela vous semblerait moins sinistre ! Eh bien montrez-vous satisfaits : pour évoquer une suppression en grand nombre… c'est de coupe claire que l'on devrait parler !
 

coupe sombre ou coupe claire
« Alors j'dois faire quoi, moi ?
Une coupe sombre ou
une coupe claire ? »
« Coupe sombre », « coupe claire », sont deux expressions qui nous viennent directement de la sylviculture.
La première (mon beau-frère vous l'expliquerait mieux que moi) consiste à ne couper que quelques arbres. Elle est « sombre » parce qu'elle est insuffisante pour que la lumière entre franchement dans le sous-bois.
La seconde est beaucoup plus sévère. Grâce à elle, les arbustes bénéficieront de l'ensoleillement nécessaire à leur développement.
La coupe sombre, au sens propre, n'est donc pas très importante, en tout cas moins que la coupe claire.
Au sens figuré, son emploi s'est rapidement répandu en se coupant (c'est le moins que l'on puisse dire) de son sens originel. La cause d'un tel détournement ? Sûrement l'aspect trompeur d'un adjectif : le côté « sombre » de la force obscure.

 

Mon autre beau-frère

Et les lexicographes dans tout cela ? Qu'en disent-ils ?
Certains ont plus ou moins fait le choix d'entériner un détournement de signification généralisé (les auteurs du Petit Robert, par exemple). D'autres mentionnent sobrement, à la rubrique « coupe sombre » : « aujourd'hui mal compris » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française), ou « emploi abusif » (A. V. Thomas).
Thomas, toujours dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française, accepte toutefois l'utilisation figurée de « coupe sombre » dans le sens de coupe mesurée mais radicale, donnant cet exemple : « "Épuration du personnel d'une administration ou d'une usine par l'élimination des membres les plus compromis ou des meneurs après un mouvement concerté" : Voici l'affaire terminée, c'est l'heure des coupes sombres. » (On insiste davantage sur la radicalité de la mesure que sur le nombre, restreint, de personnes qu'elle concerne.)
Beaucoup de professionnels, de leur côté, confrontés au choix cornélien d'employer une « coupe claire » qui risque de ne pas être comprise, et une « coupe sombre » quelque peu viciée, ont tout simplement renoncé à utiliser ces deux expressions dans leurs écrits.
Voilà pour « coupe sombre »… Mais à propos, vous ai-je dit que j'ai un autre beau-frère, un excellent relieur, qui tient la Maison Vitoz près de Rennes ? Non ? Parce que…

(Vous avez aimé ? Lisez aussi cet article consacré à l'expression sabrer le champagne !)
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