vendredi 12 février 2016

Rectifications de l’orthographe : réforme, pas réforme… et tutti quanti

Alors que la France vit sous le régime de l’état d’urgence, une annonce a de nouveau fait trembler nos frontières en ce début de mois de février : la plupart des manuels scolaires appliqueront dès la rentrée prochaine des Rectifications de l’orthographe datant… de plus d’un quart de siècle ! Cacophonies au pays de Boileau et de Racine !
Orthographe, réforme de 1990, explications
« Faut-il écrire ce mot comme le font Papa et le Larousse ou comme c'est écrit dans mon livre de classe ? »
Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, est innocente. Enfin, presque. Dans son édition du 4 février, le journal Le Monde a disséqué la rumeur qui s’était répandue depuis la veille, selon laquelle le ministre de l’Éducation nationale avait imposé aux éditeurs de manuels scolaires l’application d’une réforme de l’orthographe vieille de 26 ans.
De fait, le Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 26 novembre a bien recommandé la « nouvelle orthographe », mais ce sont les éditeurs eux-mêmes qui ont décidé de la systématiser dans leurs publications.
Battage médiatique autour de cette affaire, indignations et tollés (en tout genre) ont remis sur le devant de la scène une bien curieuse réforme : celle de 1990.

« Igloo ! Vous avez dit iglou ? »

« Ha ! parce qu’il y avait une réforme de l’orthographe ? » Oui Monsieur ! Elle a 26 ans. Personne ne l’applique vraiment en France, le grand public l’avait pratiquement oubliée avant ce début d’année, mais elle est là ! On la ressort du tiroir de temps en temps ; nos amis belges et suisses la respectent plus ou moins ; nos dictionnaires mentionnent assez fréquemment la double orthographe des quelque deux mille mots qu’elle concerne, apportant souvent, par là même, plus de confusions que d’éclaircissements : « Igloo ou iglou », nous dit par exemple le Petit Robert, faisant côtoyer sans autre commentaire les deux graphies, l’ancienne et la nouvelle.
Élaborées par le Conseil supérieur de la langue française et approuvées par l’Académie, les Rectifications de l’orthographe sont parues au Journal officiel du 6 décembre 1990. Elles étaient destinées, affirmaient ses concepteurs, non pas à simplifier l’orthographe mais à supprimer quelques « incohérences » (ou supposées telles) de notre langue. Elles n’avaient aucun caractère obligatoire : la double graphie était autorisée.

« Allez les enfants ! Écrivez ce que je dis, pas ce que j’écris »

Ces rectifications étaient censées être enseignées à l’école dès les années quatre-vingt-dix, afin de supplanter peu à peu l’ancienne orthographe.
Or le 4 février, Najat Vallaud-Belkacem précisait encore : « Les deux orthographes sont justes. »
Si les éditeurs de manuels scolaires s’en mêlent, persistent à vouloir mettre en pratique une réforme qui n’est pas entrée dans l’usage (voir la preuve ci-après), dans quelques années, ce sont donc plus de deux mille mots que parents et enfants, voire professeurs et élèves, risquent d’écrire différemment.
Tout cela est-il bien éducatif ? Dans ces conditions, comment faire comprendre aux élèves la nécessité d’une norme orthographique, d’une bonne orthographe ?
Enfin, rassurons-nous, l’Académie française a réagi !

Contradictions et volte-face à l’Académie

L'Académie française et les rectifications de l'orthographe
En 2014, dans son livre Dire, ne pas dire, l'Académie française n'appliquait toujours pas les rectifications qu'elle avait pourtant approuvées 24 ans plus tôt !
Le tollé des derniers jours a amené l’Académie à s’exprimer au sujet de ces rectifications auxquelles elle avait donné son aval en 1990 et que son secrétaire perpétuel d’alors, Maurice Druon, avait lui-même officiellement présentées (ces rectifications sont mentionnées dans les trois premiers volumes de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1992, 2000, 2011).
C’est avec un admirable courage, et en prenant toutes ses responsabilités, que la noble institution affirme dans une déclaration datée du 5 février : « L’Académie tient tout d’abord à préciser qu’elle n’est pas à l’origine de ce qui est désigné sous le nom de « réforme de l’orthographe » […] Le texte auquel il est fait allusion émane du Conseil supérieur de la langue française […] L’Académie a assorti son approbation d’une invitation à la mesure et à la prudence dans la mise en œuvre des mesures préconisées, mettant en garde contre toute imposition impérative des recommandations […] Elle s’est proposé […] de juger à terme des graphies que l’usage, législateur suprême, aura retenues et de confirmer ou infirmer les modifications recommandées. »
En 1990, pourtant, Maurice Druon qui, il est vrai, n'est pas l'Académie avait longuement justifié ces Rectifications, par exemple la suppression de la plupart des accents circonflexes sur les i et les u (cf. documents officiels).
Et là, on s’interroge : si toutes ces rectifications étaient tellement nécessaires, pourquoi l’Académie ne les a-t-elle pas utilisées dans les deux ouvrages Dire ne pas dire (par ailleurs excellents, surtout le premier) qu’elle a publiés coup sur coup en 2014 et 2015 ?
Dans le premier volume, on trouve : « reconnaître » (p. 17, au lieu du « reconnaitre » préconisé dans les Rectifications), « base-ball » (p. 21, au lieu du « baseball » recommandé), « goût » (p. 25, au lieu de « gout »), « croître » (p. 37, au lieu de « croitre »), « cloître » (p. 48, au lieu de « cloitre »). Voilà que page 47 il nous est précisé que, plutôt que « coach » et « coacher », « on parlera de l’entraîneur et de l’entraînement d’une équipe, on dira d’un sportif qu’il est bien ou mal entraîné » (au lieu de « entraineur », « entrainement », « entrainé », prônés par la réforme).
Non, vingt-six ans plus tard, ni les journaux, ni les éditeurs français, ni même l’Académie française n’ont retenu tous les éléments de cette réforme. L’usage (« législateur suprême », cf. plus haut) ne l’a donc pas retenue. Bref, beaucoup de confusions… et un énorme flop !

Ne touchez pas à mon coupe-légumes !

Certes, au nom de la logique, il pouvait paraître légitime d’ajouter un r à « chariot » lorsque tous les dérivés de « char » prennent par ailleurs deux r (charrette, carriole…), de doubler le f de « persifler » et de prendre quelques autres mesurettes de ce style.
Au premier abord, il semblait également honorable de rectifier la très capricieuse écriture de tous ces mots composés à la fois d’un verbe et d’un complément (un couvre-lit, des couvre-lits, orthographe inchangée), de leur enlever, quand ils en avaient, leur s (ou x) au singulier, et de leur en ajouter un, systématiquement, au pluriel : un porte-drapeau, des porte-drapeaux (selon les Rectifications).
L’orthographe classique appliquait déjà cette règle à nombre de noms composés : un « tire-bouchon », des « tire-bouchons », parce que l’objet avait fini par prendre le pas sur l’action qu’il réalisait (et parce qu’il n’y avait rien de choquant à ce que ledit objet tire un ou plusieurs bouchons). L’usage avait d’ailleurs fini par souder le verbe et le complément de nombre d’entre eux, le « portefeuille » et le « portemanteau » étaient naturellement entrés dans les mœurs sans que personne n’y trouve plus rien à redire. Le « porte-drapeau », quant à lui, demeurait invariable au pluriel, dans la mesure où les militaires dont il est ici question n’en portent généralement qu’un (drapeau).
Somme toute, le « coupe-légumes » de l’orthographe classique (parce qu’il existe plusieurs sortes de légumes), son « porte-bagages », ses « pèse-lait » (ils pèsent le lait)… sont très rationnels (réforme : un coupe-légume, un porte-bagage, des pèse-laits).

Là où il est question de tire-fesses et de porte-avions

Sèche-cheveux ou sèche-cheveu ?
Un sèche-cheveu (sans x)
est-il bien efficace ?
Nous vous l’accorderons bien volontiers : il s’agit là d’une difficulté de notre langue. L’écriture de ces mots nécessite souvent un peu de réflexion [et un bon Larousse !], mais leur orthographe traditionnelle demeure dans l’ensemble plus logique que certaines propositions de la réforme, tant nous paraissent inefficaces ce « porte-avion » qui n’en porte pas plusieurs, ce « sèche-cheveu » qui n’en sèche qu’un à la fois, ce « tire-fesse » qui nous véhicule qu’à moitié, ce « compte-tour » et ce « protège-dent » qui ne font plus leur travail.
Et au pluriel, toujours selon la réforme, que penser de l’accord de ces noms composés, autrefois invariables (parce que leur complément possède un caractère unique ou parce que leur élément verbal ne peut agir que sur un objet à la fois…) : des « gratte-ciels » (!), des « cache-cœurs » (?), des « abat-jours » (!)… des « pare-soleils » (!?!) ?

J’ai rêvé d’une île, euh, ile et puis zut : île

Voilà ! Peut-être faudrait-il revoir un peu la copie, nous faire une vraie réforme, logique, très mesurée, réfléchie… Et une fois élaborée, par pitié, imposez-la pour éviter toute zone de flou !
J’aurais tout de même une petite requête : s’il vous plaît, si vous pouviez nous laisser ne serait-ce qu’un petit couvercle (^) à nos boîtes (boites pour la nouvelle orthographe), un peu d’architecture à nos voûtes (voutes, selon les Recfications), un peu d’exotisme à nos îles (iles), à nos igloos (iglous) et à nos fjords (fiords), un peu de saveur à nos dîners (diners), à nos ragoûts (ragouts), à nos pique-niques (piqueniques), et même à nos hot-dogs (hotdogs) et à nos fast-foods (fastfoods)… S’il vous plaît, laissez-nous tout simplement un peu de gout goût.

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4 commentaires:

  1. Je suis réviseure linguistique et je n'ai pas l'intention de me plier à ces stupidités ! Autant changer de profession ... et puis, vendre des fleurs, ce serait peut-être intéressant !!

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  2. 25 ans après, si ce n'était une réforme de l'orthographe, se pourrait être le titre d'un bon roman.
    Je crains hélas, que ces rectifications, non-obligatoires semble-t-il, créent encore plus de complexité dans la tête des écoliers et même des enseignants.

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  3. Une fois de plus on voit les divers organismes responsables de l'état de notre langue, ainsi que ceux qui sont chargés de la transmettre, ergoter sur des mesurettes: qui a jamais fait 40 fautes d'accents et de mots composés dans une même copie ? Aucun de nos cancres les plus zélés. Jamais. Pourtant, 40 fautes, sur une page double, ça se trouve.
    Si l'Espagne, si le Japon avaient pris ce genre de mesures, l'Espagnol baragouinerait aujourd'hui un latin arabisant et le Japonais découperait les ordinateurs à grands coups de catanas.
    Non. Ces deux peuples ont eu le courage de prendre leur langue à bras le corps. L'une en en faisant une langue phonétique qui s'est imposée dans tous les pays hispanisants. L'autre en inventant de toute pièce une langue écrite pour permettre aux échanges internationaux de s'effectuer et pour que toutes les strates sociales aient accès à l'écriture.
    Dans les deux cas, on a assisté à un succès durable. Et que nul ne se permette de considérer que l'Espagnol et le Japonais en aient perdu leur culture. Il trouverait à qui parler... Ou à qui écrire.
    Pour qui et pourquoi une réforme ?
    Pour tous ceux qui, Français, sont spoliés de leur langue écrite parce qu'ils ne sont pas doués en ce domaine. Et parceque, n'être pas bon en orthographe ressort de l'illettrisme, et donc d'une implicite d'échéance sociale. Une honte, pour tous ceux qui plastronnent derrière leur seule compétence orthographique : ils sont la véritable raison pour laquelle ce capharnaüm existe toujours : il est emblématique de leur statut social, d'un élitisme certain. Tous les singes aiment occuper la branche ou le rocher au plus haut : ça leur permet de se croire plus grands.
    Le jour où le français s'écrira phonétiquement, la démocratie aura fait un pas en avant.
    Merci de m'avoir lu. J'ai eu beaucoup de difficultés à rectifier les inspirations orthographiques de cette machine qui transmettra, j'espère, intégralement, la totalité de mon indignation.

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  4. Je suis enseignant et je suis marocain, j'avoue que la plupart de mes collègues n'ont pas même entendu cette dite rectification de l'orthographe française, en somme, ça nous a aidé à alléger quelques difficultés chez les élèves.

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